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Aumônier de prison, au cœur de la détresse humaine
Journal La croix du 15 juin 2010

Les aumôniers de prison restent convaincus de la nécessité de leur présence auprès d’un public marginalisé.

Entre Gaëtan et Michel, le courant passe. Étonnamment. Car tout pourrait séparer l’adolescent désespérément rebelle et l’aumônier de la maison d’arrêt de Brest. « Il n’y a qu’au P. Le Dreff que je peux me confier dans les moments durs, assure le jeune de 17 ans, pectoraux imposants et regard malicieux. On a beau être dans le quartier des mineurs, c’est quand même la cage aux lions. Faut jamais montrer ses faiblesses, sinon on risque de se faire écraser. »

Et qu’on ne s’aventure pas à comparer l’écoute du P. Michel Le Dreff à celle d’un psychologue. « Ça n’a rien à voir ! » s’offusque Gaëtan, qui tient à se définir comme de « tradition évangélique ». « Le psy, il veut savoir ce que j’ai dans la tête, c’est un médecin du cerveau. Avec Michel, c’est différent, c’est un peu un médecin de moi-même. Et puis moi, je suis croyant, hein ! C’est bien pour moi de voir un prêtre. »

Pas de quoi, pour autant, faire de Gaëtan un « enfant de chœur ». « Je fais des allers et retours en prison pour vol depuis l’âge de 13 ans. Je ne sais pas quand j’arrêterai… Je sors samedi prochain et c’est bien possible que dès lundi, je me remette en mode braquage ! » Et Gaëtan de conclure : « Je suis croyant mais je serai vraiment pratiquant quand j’arrêterai de voler. »
«Docteur des âmes»
Ces propos tour à tour révoltants, touchants, emplis de contradiction, le P. Le Dreff, 71 ans, ne s’en étonne plus. Aumônier à Brest depuis neuf ans, il a presque tout vu, tout entendu. « Nombre de détenus tiennent, comme Gaëtan, des discours moraux, voire moralisateurs, sans les appliquer à leur vie, à leurs propres actes. J’essaie, modestement, de les amener à articuler les deux. »

À chaque aumônier sa raison d’être « derrière les barreaux ». Si tous connaissent par cœur l’Évangile selon saint Matthieu (« J’étais en prison, et vous êtes venus me voir », chapitre 25, 36), chacun donne une signification particulière à son ministère en milieu carcéral. « Ici, nous nous trouvons au milieu de la détresse humaine, à la marge de la société, estime le P. Vincent Feroldi, 57 ans, aumônier à la maison d’arrêt de Lyon-Corbas. C’est ici, autant qu’ailleurs, voire plus qu’ailleurs, qu’il nous faut être porteurs d’espoir. Car ici aussi on est en quête de sens. »

Le P. Feroldi reconnaît que son engagement aux côtés des détenus n’a pas toujours relevé de l’évidence. « Quand on m’a demandé de m’investir en prison il y a près d’une dizaine d’années, je redoutais de ne pas être à la hauteur des drames auxquels j’allais faire face », se souvient celui que toute la maison d’arrêt surnomme le « docteur des âmes ».
«Nous rappeler que nous sommes capables du meilleur»
Quelques années plus tard, c’est lui qui a demandé à devenir responsable du service diocésain des prisons. « Entre-temps, j’ai compris la beauté du défi qui nous revenait : faire prendre conscience aux détenus que Dieu n’est pas un procureur et qu’il les aime tous, quoi qu’ils aient fait. »

Le P. Le Dreff s’attache, lui, surtout à rappeler aux détenus qu’ils sont « eux aussi capables des actes les plus aimants et les plus désintéressés qui soient » : « L’agapè les concerne, eux aussi ! Il n’y a qu’à voir comment certains prisonniers viennent en aide à leurs congénères fragiles ou suicidaires pour s’en persuader. »

Un discours qui bouleverse Géraldine (37 ans), condamnée pour trafic de stupéfiants. Comme Gaëtan, elle croise presque toutes les semaines le P. Le Dreff. « Face à lui, on prend la mesure de notre propre valeur. C’est très complexant, vous savez, de vous sentir réduit à un numéro d’écrou… Non pas que le personnel de la prison ne soit pas humain. Simplement, ceux qui nous encadrent ici ne font que travailler, et c’est normal. Michel, au contraire, on a le sentiment qu’il est là juste pour nous. Pour nous rappeler que nous sommes, nous aussi, capables du meilleur. »
«J'ai fini par amener certains paroissiens à s’engager en milieu carcéral»
En paroisse, on ne comprend pas toujours l’implication des hommes d’Église en milieu carcéral. À l’heure où les prêtres manquent, certains fidèles souhaiteraient une présence accrue du clergé à leurs côtés. « Il y a toujours, ici et là, quelques mécontents, concède le P. Thierry David (47 ans), aumônier à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis. Notez, d’ailleurs, que les plus critiques sont souvent ceux qui s’impliquent le moins dans la paroisse. Les plus engagés, à l’inverse, comprennent notre choix. Ils savent que notre ministère en milieu carcéral n’est pas moins important dans la vie de l’Évangile. »

Non sans ironie, les aumôniers constatent souvent une plus grande assiduité lors des messes dites en prison que lors de celles du dehors. « À la maison d’arrêt, près de 15% des chrétiens viennent écouter mon sermon, contre 2% des catholiques en paroisse », recense le P. Feroldi. Autre distinction notable : l’attention. « Je suis toujours très frappé par le silence des détenus durant la célébration », constate le P. Le Dreff.

Conscient des rivalités latentes entre détenus et paroissiens, le P. Feroldi a pris soin, ces dernières années, de créer un dialogue entre les deux communautés. « À force de témoigner de mon implication à la maison d’arrêt de Corbas, j’ai d’ailleurs fini par amener certains paroissiens à s’engager en milieu carcéral. » Certains s’investissent dans l’accueil des familles de détenus, d’autres deviennent visiteurs de prison, d’autres animent un petit groupe d’initiation à l’informatique. Des chrétiens se retrouvent ainsi. Par-delà les miradors. Et quel que soit leur casier judiciaire.
«Les moments forts peuvent aussi être très beaux»
Les aumôniers de prison osent, eux aussi, franchir certains murs, notamment ceux qui peuvent séparer les croyants de différentes confessions. On l’ignore, mais la prison est souvent l’occasion d’un fructueux dialogue entre prêtres catholiques et détenus de toutes confessions. Une occasion d’échanges rare et précieuse, qui n’arrive pas souvent en paroisse.

« J’ai été très marqué par de longs échanges avec des condamnés musulmans désireux d’insister sur les points de convergence entre nos deux religions. Ils aiment souvent rappeler la considération dans laquelle l’islam tient Jésus », souligne le P. Feroldi. Plus étonnant, nombre d’athées demandent, eux aussi, à échanger avec lui. « Il y a chez certains d’entre eux une forte demande de sens, voire un goût pour le questionnement spirituel. »

Face à certains, il arrive aussi que l’aumônier ne puisse rien. C’est notamment le cas face à la centaine de détenus qui se suicident chaque année. « Admettre mon impuissance face à une telle détresse reste sans doute le plus dur pour moi, reconnaît le P. David. Heureusement, les moments forts peuvent aussi être très beaux : il arrive parfois qu’un détenu nous demande, contre toute attente, à recevoir un sacrement. »
La fin de peine, un des moments les plus frustrants
C’est encore ému que le P. Le Dreff évoque ceux qui, au terme d’un cheminement sinueux mais sincère, finissent par demander le sacrement de réconciliation. « C’est évidemment un moment clé dans leur trajectoire, mais je peux vous assurer que c’est aussi très fort pour nous. »

Même émotion chez le P. Feroldi quand il évoque cette détenue récidiviste désireuse de le voir bénir son nouveau-né. « J’ai évidemment accepté et, quand je suis arrivé dans sa cellule, il était évident qu’elle accueillait beaucoup plus que moi. C’était le Seigneur qu’elle attendait. »

Après l’intensité de tels échanges, la fin de peine constitue – paradoxalement – l’un des moments les plus frustrants pour l’aumônier. C’est en tout cas le sentiment du P. Thierry David. « On passe d’une relation forte… à rien du tout. Du jour au lendemain, c’est le vide. »

L’interdiction faite aux aumôniers de garder tout contact avec les sortants de prison, pour des raisons de sécurité, aboutit à une séparation souvent brutale. Impossible pour le curé de connaître le parcours des anciens détenus, et a fortiori leur parcours de foi. « On se demande toujours si l’on a apporté notre pierre à l’édifice, et si édifice il y a… », regrette le P. David.


Marie BOËTON