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Je suis heureux depuis que je suis en prison.
D’abord, je ne suis rien, un bonhomme anonyme,
Je suis un numéro davantage qu’un nom,
Suis désidentifié, n’ai plus de pseudonyme.
Dès lors, j’oublie le mot « responsabilité ».
J’étais un vieux renard et me voilà mouton,
J’agis comme on le veut avec docilité,
Je dis oui quand il faut, quand il faut, je dis non.

Je n’ai plus de souci, n’ai plus rien à payer.
L’indépendance naît avec la gratuité.
On a pris mon argent, on l’a mis de côté
Et l’on assure même ma comptabilité.
L’huissier n’existe plus, le percepteur est mort,
Je suis gardé de tout, blotti dans un cocon.
On me protège bien, j’ai des gardes du corps,
Je suis heureux depuis que je suis en prison.

On m’éveille à sept heures, je peux rester au lit,
Rien ne m’est imposé, je vis à ma façon,
J’écoute la radio, je rêve ou bien je lis.
Si les muses sont là, j’écris une chanson.
Une promenade, chaque jour, au grand air
Dans un endroit bien clos, loin de la pollution,
De la course effrénée, de la crise de nerfs.
Ici, lorsque je cours, c’est après un ballon.

On me sert mes repas, matin, soir et midi,
C’est copieux, bourratif, parfois même c’est bon.
J’assimile assez bien, je crois avoir grossi.
Je suis heureux depuis que je suis en prison.

La pension comprend tout : douche, bibliothèque,
Cinéma, petits plats et linge de maison.
On a même la Messe… et dispensés de quête !
Je suis heureux depuis que je suis en prison.

Je reçois les journaux, le courrier chaque jour.
Les amis ont soudain mille et une attentions.
Ce ne sont que mandats ou bien lettres d’amour.
Je suis heureux depuis que je suis en prison.

Et ma vie intérieure, tellement négligée,
Dehors, je suis futile, je ne pense à penser.
Quand je lis, c’est l’menu dans les petits troquets
Ou dans la main des filles pour me les aligner…
Ici, c’est différent, mon esprit se cultive :
Je goûte Guy des Cars, étudie Papillon,
Je disserte sur Marx, dissèque Tite-Live.
Je suis heureux depuis que je suis en prison.
Tout semblerait parfait et pourtant le bât blesse.
J’ai cherché la raison, ai beaucoup réfléchi.
Nous sommes des jouets, l’illusion est traîtresse.
On est logé, nourri, chauffé, mais pas… blanchi !
Ici, pensionnaire s’énonce détenu,
Les hôtes de ces lieux ne sont que des moutons.
En fait de paradis, l’est bel et bien perdu.
Si j’suis heureux ici, j’s’rais mieux à la maison !

Jean