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Penser autrement la prison et l’enfermement
La Libre Belgique, le 20/01/2011

Malgré son inefficacité avérée, la prison reste au centre du système pénal. Un colloque s’est penché sur les alternatives à l’enfermement.

"En prison, tu rentres avec un diplôme de petit délinquant et tu en ressors avec un master en criminalité." Parole de détenu ! Mais pourquoi la prison reste-t-elle la solution centrale de notre système pénal ? Pourquoi ce succès continu malgré les échecs maintes fois dénoncés ?

Un intéressant colloque organisé par le barreau de Bruxelles et l’ASBL Bruxelles Laïque explorait mercredi (19 janvier 2011) les alternatives à l’enfermement dans les établissements pénitentiaires - mais aussi dans les centres fermés pour étrangers illégaux, les institutions fermées pour mineurs et les hôpitaux psychiatriques (lire ci-dessous).

"Les critiques se suivent et se ressemblent : la prison exclut et déshumanise. C’est une école du crime; elle est coûteuse et inefficace par rapport aux finalités qu’on lui assigne", relève Yves Cartuyvels, juriste et criminologue, professeur aux facultés universitaires Saint-Louis. Bref, c’est un instrument qui ne répond pas aux attentes, mais le nombre d’incarcérations reste pourtant constamment en hausse.

Pourquoi ? Le professeur Cartuyvels avance plusieurs explications. "L’enfermement comme réponse à la déviance est tellement familier qu’il est quasi impossible de penser sans lui." Il a fallu le système concentrationnaire nazi pour faire émerger les idées abolitionnistes, dans les années 60-70. Quarante ans plus tard, on en est bien loin. "Cette camisole mentale de l’incarcération est telle qu’il est très difficile de penser à des alternatives pénales à la prison et à un autre mode de construction du conflit. Les pratiques de justice réparatrice et la médiation pénale restent malheureusement très marginales".
En outre, le thème de l’insécurité et de la délinquance formate les modèles sociaux : on favorise des réponses supposées sûres et sans risques. Yves Cartuyvels note encore le succès et le retour en force du thème de la dangerosité et de la théorie biosociale du crime. Chez nos voisins français, on a évoqué l’idée, grâce aux neurosciences, de détecter les graines de voyous dès la maternelle.

Enfin, en période de difficultés économiques, les établissements pénitentiaires sont plus que jamais "des prisons de la misère". Elles absorbent une population qui ne l’est plus par le marché du travail; elles prennent en charge les "rebuts sociaux" dont la société civile ne veut pas.

La prison devient un outil de simple gestion technique, sans finalité. "Si cette évolution se confirme, on pourrait en revenir à une forme d’enfermement indifférencié, en deçà de tout idéal de correction ou de réintégration", indique encore Yves Cartuyvels. Où on place les populations "flottantes" : les étrangers, les sans-papiers, les malades mentaux, les vagabonds dont la dangerosité est davantage liée à un état qu’à un acte.

"Il existe des prisons. Cela ne fonctionne pas et on cherche que faire", pose à son tour Edouard Delruelle, professeur de philosophie à l’ULg et directeur adjoint du Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme.

Deux problèmes anthropologiques distincts se croisent : la peine (la punition et la dette dont on doit s’acquitter en cas de faute) et le contrôle des individus dangereux. "Les deux ne se recouvrent pas" , insiste Edouard Delruelle.

Mais qu’entend-on par alternatives à la prison ? "S’agit-il de peines et de dispositifs de surveillance différents ou d’une alternative à la société punitive ?", interroge le philosophe de l’ULg. Dans ce dernier cas, il s’agit d’une tâche énorme "qui ouvre la question abyssale du droit de punir".

Il peut sans doute exister une réflexion qui ne fasse pas l’impasse sur la société punitive contemporaine qu’on risque sinon de renforcer, ajoute-t-il. Autrement dit : on ne peut pas se braquer sur la seule prison sans s’interroger aussi sur l’enfermement .

Exemple : le bracelet électronique - qui n’est pas une peine alternative mais une modalité d’application de la peine. "On n’a jamais fait d’évaluation psychosociale du dispositif. C’est une forme de privatisation de la peine et du contrôle. La personne devient son propre gardien; son domicile privé devient sa prison. L’œil du pouvoir est intériorisé par le condamné lui-même."

Annick Hovine



"Il faut arrêter le raccourci entre maladie mentale et dangerosité"
La Libre Belgique, le 20/01/2011

La procédure d’urgence est devenue la règle pour les “mises en observation” en psychiatrie fermée, dénonce Me Van Den Steen.
Les chiffres sont là : les admissions en psychiatrie ont augmenté de 40 % en six ans. En 2008, près de 6 000 personnes ont fait l’objet d’une hospitalisation sous contrainte. Le nombre de demandes de "mises en observation" (appelées collocations avant la loi du 26 juin 1990) s’accroît sans cesse alors que la prévalence des maladies mentales n’augmente pas, selon Vincent Dubois, chef du service de psychiatrie adulte aux Cliniques universitaires Saint-Luc.

La détention en psychiatrie fermée nécessite trois conditions cumulatives : la personne présente une maladie mentale ; elle met gravement en péril sa santé ou sa sécurité ou constitue une menace grave pour la vie ou l’intégrité d’autrui ; il n’existe pas d’autre traitement approprié.

Le "caractère exceptionnel" de cette procédure de restriction à la liberté individuelle est stipulé explicitement dans la loi, insiste Jean-Christophe Van Den Steen, avocat au barreau de Bruxelles. Concrètement, il faut adresser une requête au juge de paix, accompagnée d’un rapport médical. Le juge va rencontrer le malade endéans les dix jours, le plus souvent à son domicile, et décider d’une éventuelle mise en observation dans un service psychiatrique pour une durée de 40 jours. Le médecin-chef de service peut cependant, dans un rapport motivé, décider qu’il n’y a plus lieu de garder le malade sous surveillance.

En revanche, si, au terme des 40 jours, le juge estime que l’état mental du malade justifie le maintien de son hospitalisation psychiatrique, il peut l’ordonner pour une durée de deux ans.
A côté de cette procédure normale (si on ose dire ), il existe une procédure d’urgence où le procureur du Roi peut décider d’une mise en observation sur-le-champ, suite à l’avis écrit d’un médecin qu’il a désigné ou à la demande d’un proche du malade qui aura joint un rapport médical relatif à l’état de santé de l’intéressé. Le malade est amené dans un hôpital où le juge se rend pour confirmer ou pas le bien-fondé de la mesure.
"A Bruxelles, la procédure d’urgence est devenue la règle, dénonce Me Van Den Steen. Le procureur se base sur l’avis du psychiatre, ce qui donne à ce dernier un pouvoir énorme, comparable à celui d’un juge."

Pourquoi ne pas privilégier plutôt le travail thérapeutique dans le milieu de vie ?, interroge l’avocat. On pourrait,
par exemple, mettre en place des soins à domicile avec le service de santé mentale le plus proche du domicile de la personne. "Cela permettrait d’éviter l’enfermement dans les cas les moins graves." Me Van Den Steen appuie : "Il faut éviter le raccourci entre maladie mentale et dangerosité."

Et que dire de l’internement , qui concerne des malades mentaux qui sont passés à l’acte ? La loi de 1930 (modifiée en 1964) permet à des juridictions d’instruction ou de jugement d’envoyer une personne atteinte de maladie mentale dans un établissement de défense sociale sans limites dans le temps. "La manière dont les rapports psychiatriques sont réalisés me pose problème. Le plus souvent, ils se basent sur un seul entretien entre le psychiatre et le futur interné dans un parloir exigu d’une prison. Quand le psychiatre conclut : psychose, schizophrénie ou autre, c’est une étiquette qui va suivre la personne toute sa vie."

Il faudrait qu’en fin d’instruction, l’expert revoie d’office la personne pour confirmer, affiner ou réviser le diagnostic, ajoute-t-il. "Il faudrait aussi sortir de la logique binaire : tout à fait responsable ou pas du tout. Cette dichotomie simpliste et obsolète rend les choses compliquées pour les libérations."
Autre motif de colère de l’avocat: "Après une décision d’internement, on observe un refus récurrent et manifeste des hôpitaux et des services de santé mentale de prendre en charge des internés qui deviennent de plus en plus des pestiférés." Résultat : les annexes psychiatriques des prisons deviennent des lieux de vie où les malades mentaux croupissent parfois plusieurs années dans des cellules qui ressemblent à celles d’un temps qu’on croyait révolu. "Comment imaginer un travail thérapeutique dans ce contexte ? Je suis d’avis qu’un certain nombre d’internés doivent être soignés dans un lieu sécurisé dont ils ne peuvent pas sortir. Mais pas parqués dans le cadre d’une prison."

Annick Hovine



Ne pas hurler avec les loups
Et si la justice réparait ?
article paru dans le mensuel chrétien L’Appel, n° 337, de mai 2011

Au commencement était la vengeance. Puis est venu « œil pour œil », déjà plus « équitable ». Et aujourd’hui ? La justice pénale répare-t-elle vraiment ? Et le chrétien, comment peut-il accueillir la victime … et le condamné ?

Jean-Pierre Malmendier vient de décéder. Le numéro de mars de la Revue Nouvelle 1 rend hommage à ce père qui y relate combien il a été difficile de vivre avec l’assassinat de sa fille Corinne et de son ami Marc. Pourtant, il a été un de ceux qui ont rencontré les parents du plus jeune des assassins, partageant ainsi la douleur de deux familles brisées. Une rencontre ultérieure avec ce même jeune lui a permis d’exorciser sa haine pour continuer à vivre. Raison pour laquelle Jean-Pierre Malmendier préférait parler de justice restauratrice, plutôt que de justice réparatrice. Car peut-on réparer ?

« Pourquoi moi ? »

Aux origines de l’humanité, la justice s’appelait « vengeance ». Puis les sociétés se sont organisées. Elles ont élaboré des lois et des règles. Dans la Bible, la loi du talion – œil pour œil, dent pour dent – est même considérée comme un progrès. Il ne faut pas rendre plus que ce qui a été fait.

Mais la répression est-elle le seul chemin ? Et la peine infligée est-elle capable de répondre à la souffrance vécue par les victimes ? N’amène-t-elle pas aussi à une forme de violence et d’inhumanité envers les auteurs ? Que faire de ces souffrances ? Philippe Landenne, aumônier de prison durant plus de trente ans, partage quelques réflexions. « Pour des personnes victimes de crime ou de délit grave, les conséquences des violences injustes qu’elles ont subies sont souvent au-delà de toute mesure. Le système pénal se mobilise lourdement au fil d’une procédure froide et complexe pour infliger une peine aux auteurs lorsque ceux-ci sont identifiés ou reconnus coupables des faits. Mais la peine de la victime se trouve-t-elle soulagée au fil du labyrinthe judiciaire ? » Les indemnités à payer par le condamné, les années de prison à purger annuleraient-elles le traumatisme subi par la
victime ?

Il semble en tout cas que ces victimes restent souvent seules face à une quête de sens : « Pourquoi cela m’est-il arrivé à moi ? Pourquoi n’ai-je pas réagi alors ? Pourquoi suis-je toujours aussi ébranlé ? Comment retrouver un peu de paix ? Comment dire encore mon angoisse à ceux qui semblent se lasser d’entendre le récit de ce que j’ai subi ? Et Dieu dans tout cela, où était-il ? Est-ce que je crois encore ? Mon regard confiant sur la fraternité humaine a changé. J’ai peur et je doute. Peut-être que je ressens de la haine… »

Il apparaît donc urgent d’offrir un accompagnement aux victimes. Et il y a encore beaucoup à apprendre pour mettre en place un cadre de soutien humain et spirituel crédible avec la délicatesse nécessaire.

Le détenu et le chrétien

Pour que la justice soit réellement restauratrice, elle doit aussi s’interroger sur les possibilités de réparation laissées aux auteurs. Les médiations en prison, guidées par des associations, et d’autres initiatives ponctuelles se multiplient en Belgique. Mais la volonté semble manquer du côté des autorités. Et les conditions carcérales de plus en plus dégradés brisent les hommes qu’elles étaient sensées encadrer.

Grâce à l’action de l’aumônerie en prison, les détenus découvrent un visage humain, solidaire d’une Eglise dont ils étaient souvent éloignés. L’aumônerie leur offre un refuge de respect et de confidentialité. Elle leur propose aussi la grâce inespérée d’une expérience communautaire inspirée par l’Evangile. Beaucoup de prisonniers essayent d’ailleurs de retrouver les aumôniers après leur libération.

Leurs questions sont souvent les mêmes, témoigne Philippe Landenne : « Trouverai-je dehors le même soutien respectueux pour m’aider à réparer et à assumer de nouveau mes responsabilités ? Où puis-je continuer à exister et à me reconstruire à l’intérieur d’une communauté qui m’accepte tel que je suis ? » Pour de nombreux détenus isolés ou en rupture avec leurs familles, ces questions peuvent virer au vrai casse-tête 2.

Et la communauté chrétienne, comment réagit-elle ? On la trouve bien souvent mal à l’aise, silencieuse ou mal dans sa peau. Parfois même, elle semble hurler avec les loups et se résigner à soutenir une vision répressive de la justice.
Et pourtant, conclut Philippe Landenne, « la justice biblique est radicalement soucieuse d’ouvrir des chemins de guérison et de réconciliation ». Autrement dit, une justice basée sur l’exclusion n’a pas sa place dans un projet de société inspiré par l’Evangile.

Paul Franck
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1 « Justice restauratrice, justice d’avenir », dossier de la Revue Nouvelle, n° 3, mars 2011.
2 RELAC’S, Relais liégeois d’accompagnement et de soutien, ph.landenne@gmail.com, 0494/86 44 81.

 



La prison : pendant et après

Françoise Tulkens, professeure à l’UCL et juge à la Cour européenne des Droits de l’homme, invite tous ceux et celles qui ont un rôle à jouer ou une responsabilité à assumer dans la politique pénale à lire l’ouvrage rédigé voici trois ans par Philippe Landenne.

Ce livre témoigne de plus de trente années d’aumônerie de prison, à l’écoute des exclus de la société. Il étonne, frappe, touche, révolte. Sans ménagement, il dévoile la réalité de l’enfermement. Dans un contexte d’indigence et de misère, au quotidien, ce sont des drames humains qui se jouent, des ruptures insupportables, des équilibres brisés, des haines attisées, des vies perdues. On n’en sort pas indemne.
Par son courage et sa loyauté, son indignation et sa violence, le livre de Philippe Landenne est nécessaire. Il est une conscience qui donne l’alerte. On entend parfois dire que les juges ne savent pas à quoi ils condamnent. Désormais, ce ne sera plus possible.

Philippe Landenne, Peine en prison. L’addition cachée, Louvain-la-Neuve, Editions Larcier, 2008.



Vieillir en prison, vu sous l’angle des sciences sociales
mardi 31 mai 2011 Schweizerischer Nationalfonds zur Foerderung der wissenschaftlichen Forschung

Quand le temps est compté

Le nombre de personnes âgées incarcérées dans les prisons suisses a doublé entre 1984 et 2008. Or, comme en atteste une étude financée par le Fonds national suisse, les institutions sont insuffisamment préparées pour faire face à cette évolution. Cette étude conclut en outre qu’il serait utile de séparer les seniors des autres détenus.

La hausse du nombre de personnes âgées incarcérées constitue un véritable défi pour les établissements pénitentiaires. La psychologue Barbara Baumeister et le pédagogue social Samuel Keller du Département Travail social de la Haute école des sciences appliquées de Zurich se sont penchés sur le problème, afin d’élaborer quelques propositions de solutions. Ils ont établi des statistiques à l’échelle de l’ensemble de la Suisse pour les personnes âgées (ayant au moins 50 ans) incarcérées et ont interrogé les détenus et le personnel carcéral de trois institutions – l’établissement pénitentiaire cantonal de Pöschwies (ZH), l’établissement pénitentiaire cantonal de Saxerriet (SG), le centre cantonal d’exécution des mesures de Bitzi (SG).

Le nombre de personnes âgées incarcérées dans les prisons suisses a doublé entre 1984 et 2008. En 2008, 402 personnes incarcérées avaient plus de 50 ans, soit 11,2% de l'ensemble de la population carcérale, et 103 d’entre elles avaient plus de 60 ans. Le nombre croissant de personnes âgées incarcérées s’explique en premier lieu par la présence accrue de détenus qui vieillissent en prison.

Aménager le temps qui reste à vivre

Les détenus interrogés sont âgés d’au moins 60 ans et tous de sexe masculin; au moment de la collecte des données, aucune femme incarcérée n’avait atteint cet âge. Si chacun aborde différemment les épreuves de l'univers carcéral, les témoignages présentent néanmoins aussi quelques points communs: ainsi, ils sont tous plus ou moins concernés par une perspective de vie relativement courte. L’âge avançant, ils envisagent de plus en plus difficilement une vie après la prison.
Il en résulte le souhait de bien planifier le temps qui reste et de multiplier les contacts avec les personnes avec lesquelles ils entretiennent des liens affectifs. Les détenus sont également touchés par la fragilité corporelle, qui rend plus difficile l’accomplissement des tâches quotidiennes et du travail obligatoire. Par ailleurs, ils privilégient des rapports dénués de conflit, généralement empreints de respect mutuel, avec le personnel carcéral, et se tiennent à l’écart des prisonniers plus jeunes.

Hébergement conforme aux besoins des personnes âgées
Les besoins particuliers liés à l’âge des détenus sont très largement ignorés dans les règlements qui régissent l’univers carcéral. Aucune des institutions ne dispose des structures adaptées pour accueillir les personnes nécessitant des soins continus et elles ne prévoient pas davantage leur prise en charge la nuit. Par ailleurs, il reste encore à déterminer l’organisation de la journée d’un détenu qui ne peut plus satisfaire à son obligation de travail. A cela s’ajoute le manque de connaissances du personnel sur les troubles de la vieillesse et sur les soins particuliers requis.

Les chercheurs recommandent par conséquent aux autorités pénitentiaires de prendre les mesures nécessaires pour s’adapter au nombre croissant de détenus âgés en prévoyant un hébergement correspondant à leurs besoins. Il pourrait ainsi s’avérer utile de les séparer des autres détenus au sein des établissements pénitentiaires. Cela permettrait de répondre aux besoins des détenus de passer du temps seuls et au calme avec d’autres détenus âgés et de faire le point sur leur vie. De plus, les soins de santé pourraient ainsi être prodigués de manière plus ciblée.

http://www.snf.ch