Your browser version is outdated. We recommend that you update your browser to the latest version.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


(texte écrit par Thierry en 1987 , quelques mois avant son suicide en prison)

Lourd, lourd est cet air. A certains moments, j’ai l’impression que toute la baraque pèse sur mes épaules; que nous reposons tous sur un seul d’entre nous, prisonniers, à tour de rôle… Je suis chargé comme une pile, comme un transformateur… Je reçois du chagrin, de la peur, de la mort… Je rends du sacrifice, de l’encens, de la folie… Je prie comme je peux, à la rame ou à la voile !

« Mon Dieu ! comme la vie est belle dehors ! »

Le soleil qui se couche sertit l’usine d’en face avec de l’or… C’est une châsse… En fourrant le nez entre les barbelés, je sais que je pourrais voir plus de vingt feuilles de platane, toutes vertes et fraîches, de la première qualité, au-dessus du mur… Mais, je ne fais pas un geste, veuillez le remarquer ! Ah, les couleurs, les harmonies, les mouvements !

Ici, c’est gris à perpétuité… Des gris, des verts-de-gris, des bistres mineurs. Il manque toutes les couleurs de l’arc-en-ciel… Dehors, le soleil, à gauche, énorme masse incandescente, l’azur partout ; sous les pieds, l’herbe humide ; un chant dans la forêt, les rires et les danses possibles, cheveux flottants, reflet dans l’eau d’un visage et vous, cher Seigneur, par-dessus le marché, pour consommer l’éblouissement !

Mais comment font-ils donc, les autres, plongés dans ces richesses, nageant dans ce pactole ? Je sais bien, ils n’en usent pas ! Le moins possible ! Un trésor n’est un vrai trésor que si on crève autour… Il ne faut pas abuser des bonnes choses. (Les mauvaises, on peut y aller, carrément, ça ne coûte rien.) « Un doigt de vin, cher Monsieur ? » « Un doigt de vertu, chère Madame ? » Un bout de conduite, un brin de toilette; on ne verse que des larmes de Cointreau. Contre le soleil, il y a des lunettes… Contre la nature, il y a les petites polices d’assurance… « Que faites-vous ? - Un peu de tout. »…

Jamais sérieux, Seigneur, tu es trop grand ! Tu exagères… Tu embrasses, immense, l’univers entier, avec tes bras étendus. On ne peut pas les étendre, nous, il y a une serviette et un parapluie sous chacun de nos bras…

Il faut être petit pour réussir… Tu l’as dit toi-même. La leçon n’a pas été perdue. Elle est tombée dans la bonne terre. Le rentier est petit, le Liégeois est petit, la belote est petite et le propriétaire est aussi petit, comme le petit pote, la petite balade et le petit bistrot. Et tout ça s’en va à petits pas vers son lopin final.

Ah ! je l’avoue ! Moi aussi, je vous aurais dit autrefois : « Bon ! C’est vu, remportez-moi tout ça ! » Mais, aujourd’hui, je suis la barque giflée par les eaux libres et qui tire violemment sur sa chaîne, l’affamé qui respire des odeurs bouleversantes de cuisine, à travers les barreaux du soupirail. Peut-on me demander de renoncer ? Vraiment ? Est-ce possible ? Je ne suis pas libre ! Le contrat est violé. Je subis la contrainte forcenée, étroite, minutieuse, absolue. Un poisson tire au sec ! Il frétille, il bat des nageoires sans avancer, il ouvre la bouche sur un vide toxique. Renonces-tu, poisson, à la rivière ? Il a l’oeil blanc. Il frémit. Pourvu, pense-t-il, qu’on n’aille pas prendre ce petit soubresaut pour un acquiescement !

S’il vous plait, ne me faites pas peur ! Tous ces murs, ces barbelés, ces rats, ce désespoir, ces vivants morts-nés, tout ce charnier vivant ! Le difficile n’est pas de mourir; le difficile est d’être mort…

Thierry