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La colline est noire de monde. Tout le pays est au rendez-vous. L’attraction de la semaine, c’est ici.
Les trois croix dominent l’Histoire à peine gênée et le vent ne sait pas très bien comment il doit souffler. Où sont les bons, où sont les mauvais ? On ne s’y retrouve plus !
Le public est attentif. Curieux aussi. Il cherche sa bonne conscience. Il a besoin de juger. Comme toujours.
Ces autres qui sourient sans trop le montrer. C’est un genre qu’ils se donnent : ils ne sont pas responsables non plus. Du moins, pas tout à fait. Pas vraiment. Disent-ils.
Certains sont venus par hasard, ou par distraction. Ils ont le droit de voir, quand même ! C’est public, non ?
Au milieu de cette foule presque indifférente, debout sur la pointe des pieds, deux petits enfants regardent la scène en silence. Ils se serrent très fort l’un contre l’autre pour ne pas tomber de cette grosse pierre qui leur sert de promontoire inespéré. On leur avait interdit de suivre le cortège de ce malfaiteur étrange, on leur avait expliqué que ce n’était pas un spectacle pour des gosses, qu’ils devaient aller jouer ailleurs, qu’il n’y avait rien à voir…
Mais ils avaient désobéi. Ils s’étaient enfuis de la maison. Se faufilant entre les jambes des grandes personnes, se tenant fermement la main, ils étaient enfin parvenus à trouver une place à quelques mètres seulement des premiers centurions.
Ils entendent gémir la maman du condamné et ses amis qui essaient de la réconforter. Les enfants, le cou tendu, promènent sans cesse leurs grands yeux inquiets autour d’eux, cherchant désespérément dans cette marée humaine des visages connus, une figure amie… mais à chaque fois leur regard affolé revient fixer la croix de droite.
Cette croix n’intéresse personne.
C’est un inconnu. Un petit criminel. Il fait partie du décor. Sans plus.
Aux côtés des enfants, les commentaires vont bon train. Les propos sont vulgaires. Crus. Ils font mal à leurs jeunes cœurs, ils cinglent leur bonté naturelle, leur saine naïveté, leur ignorance… et ces mots résonnent avec cruauté dans leurs âmes fragiles marquées à jamais.
- Qui c’est le mec à gauche ?
- Un truand. Tu sais, le type qui a voulu attaquer le prêteur l’année passée ?
- Ah ! oui ! Il s’était évadé, non ?
- Exact ! Et puis on l’a repris aux thermes. Il volait dans les vestiaires. Il paraît même qu’auparavant il avait déjà été condamné pour des histoires de viol, ou quelque chose du genre…
- C’est bien fait pour lui ! Qu’on l’achève ! Des mecs comme ça, c’est irrécupérable…
- Et l’autre là, à droite ?
- Je ne sais pas. Je crois qu’il a tué son copain. Une histoire de culs…
- Ouais, un con quoi ! Une histoire d’amants…
- Ah ! Je me rappelle maintenant. On l’a jugé l’année passée aussi. C’est une sorte de charlatan, un joli cœur à la noix qui voulait voir ses gosses… et sa femme voulait se venger…
- Et le copain, alors ?
- Ben, il se trouvait là !
- Dans sa maison ?
- Ouais, une connerie, je te dis !... Il l’a massacré à coups de glaive… On n’a rien compris. Un fou !
- Tu l’as dit ! Je veux bien cambrioler une banque, mais me retrouver sur une croix pour une bonne femme, faut pas pousser !
- Tu parles ! Tu as vu sa tête ? Il ne rigole pas, hein ?

Non, il ne « rigolait » pas, l’homme de droite.
Il pleurait.
Lamentable épopée.
Triste destin.
Triste fin.
Lentement, il tourna la tête vers la croix du milieu et, sans trop savoir pourquoi, il dit simplement au condamné : « Si tu pouvais aider les enfants du monde qui n’ont plus de père, ce serait bien … ! »

L’homme à la couronne d’épines posa alors son regard bleu et intense sur son visage et lui répondit avec douceur : « Je connais ta sincérité. Aujourd’hui même tu siégeras à mes côtés dans le Royaume des Cieux. »

Le ciel se couvrit brusquement et le tonnerre gronda au loin. Un centurion, craignant qu’ils ne meurent pas assez vite avant l’orage, sortit son glaive et brisa froidement les jambes des deux larrons, d’un coup sec.

Le larron de droite redressa aussitôt la tête de douleur et hurla si fort, qu’avant de s’évanouir, l’écho rapporta à ses oreilles médusées un cri strident venu de la foule : papa !

La vie repris son cours, les enfants grandirent, mais ils n’oublièrent jamais que le dernier regard d’amour de l’homme du milieu avait été pour leur père à qui personne d’autres qu’eux n’avait voulu pardonner.


Dominique