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Que sais-tu donc de moi, toi qui te dis mon frère ?
Que connais-tu de ma vie, de mes jours de solitude et de mes nuits d’angoisse ? Toi que j’appelais dans mon silence, couché dans le lit froid de l’indifférence, toi qui jamais ne venais, que connais-tu de moi, toi qui te dis mon frère ?

Sais-tu mes faims d’amour, mes espoirs de tendresse, et mes soirs de détresse, et tous les coups qui blessent au plus profond du cœur, à l’infini de l’âme ? J’ai traversé l’enfance à grands coups de pied aux fesses, et puis l’adolescence à grands coups de pied au cul ! Que dis-tu donc de cela toi qui as vécu la tendresse d’une main caressante au plus petit bobo ? De mes jours de solitude et de mes nuits sans fin, que connais-tu de cela ?

La même mère nous a donné le jour, c’est vrai, mais là s’arrête la ressemblance, c’est vrai aussi !

Que sais-tu donc de tout cela, toi qui te dis mon frère ? Que sais-tu des chagrins et des peines que l’on cache, que l’on tait parce qu’on les veut secrètes, parce qu’elles font trop souffrir ?

Et des anniversaires qu’on ne fêta point alors que pour toi, chaque jour était fête !

Mes frères à moi, les vrais ceux-là, ce sont les fils de l’ombre, les gosses du désespoir, ceux qui n’ont pas eu la tendresse, la patience, ceux-là qui encaissaient en même temps que moi, les grands coups de pied au cul, et qui vivaient aussi les plus profondes détresses !

Mon frère à moi, vois-tu, ce n’était qu’un enfant, perdu dans la nuée des grandes indifférences, jeté dans la mêlée au plein cœur de l’enfance, quêtant à l’infini rien qu’un geste d’amour, juste un peu de tendresse pour mieux s’épanouir.

Mon frère à moi n’a pas marché bien loin, car son destin, patient, l’attendait dans un coin. Blessé au plus profond de son âme si neuve, il a, un beau matin, décidé d’arrêter le court train de sa vie ! Et on l’a retrouvé pendu au bout d’un fil, pantin démantelé, mannequin dérisoire, balançant sous ses pieds l’ombre des tortionnaires, de ces hommes sans scrupules qui l’avaient tant blessé !

Mon frère à moi, vois-tu, le vrai celui-là, se prénommait Jean-Claude, il n’était qu’un enfant, piétiné, bafoué sans vergogne, il a eu le courage ou la lucidité, c’est comme tu voudras, d’arrêter le voyage. Il a choisi pour cela le plus court des passages, celui qui vous conduit tout au bout de la nuit, irrémédiablement, sans espoir de retour. Il ne s’est pas tué, il a effacé les autres, tout simplement, comme il a vécu, doucement, sans bruit, il a franchi le pas ! Il ne s’est pas tué, disais-je, c’est parce qu’il n’est pas mort, il vit en moi maintenant depuis bientôt vingt ans et pour lui, je me bats et me battrai encore. Il avait quatorze ans, ce n’était qu’un enfant, qui est parti bêtement, victime de l’imbécilité et de la cruauté !

Que dis-tu donc de cela toi qui te dis mon frère ?

Tu vois, mon pauvre vieux que nous ne voguons pas sur le même bateau, toi, c’est la classe paquebot, moi ce serait plutôt… « Bonjour la galère » !

Rien de commun entre nous, un continent nous sépare.

Vis donc ta vie, mon frère, mais laisse-moi vivre la mienne, voguer aux plus grands vents vers les plus grands des larges, là où le ciel est pur, là où il n’y a pas d’argent, là où la vie est belle de ce qu’elle a de plus beau. Je sais, tu as raison, je suis et resterai un éternel rêveur. Mais je préfère, vois-tu, vivre et… mourir d’amour, plutôt que de m’enliser dans ton monde médiocre, monde de corruption et monde sans tendresse !

J’aimerais terminer par une sincère promesse, celle qui voudrait que je ne t’en vueille point, de ne pas appartenir au monde qui est le mien… Car il faut bien de tout pour fabriquer un rien… Et si tu le veux, mon frère, si c’est là ton souhait, afin de simplifier,… c’est toi qui sera tout… et moi qui ne serais rien… !

Michel