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Miracle d’une nuit intemporelle…

Au banquet des étoiles couleur de safran chaque année au milieu des tempêtes, les esprits des hommes créent la fête.

Il avait trois fois vingt ans, des cheveux gris que la pluie avait blanchi, des yeux bleus que la pluie et le vent avaient délavés et un échafaudage de rides que la pluie, le vent et les illusions avaient creusé. Il avait volé des oranges, souvent. Exercé des métiers peu recommandables, quelquefois. Figuré sur les registres des prisons, régulièrement. L’express « Société » ne pardonne pas à ceux qui tombent sur la voie. Roger Noël voyait mal comment il finirait l’année autrement qu’en prison. L’excès nuit en tout, dit-on. C’est vrai, en particulier pour les dettes. Depuis six mois, il écumait les petites annonces mais sans succès : trois cents candidats partout, pour tout, pour n’importe quoi.

C’est à cela qu’il songeait en montant au Paradis.

« Grand magasin LE PARADIS
ch. Pensions. pr trav. temp.
excel. Prés. contact agréa.
bonne rémun… »

Le Père Noël, comme le sapin, est un élément indispensable du décor hivernal de la cité. Chaque grand magasin doit avoir le sien, c’est impératif. Mais six heures par jour sur un palier surchauffé, au milieu des piaillements des enfants qui rient et qui pleurent, des parents qui crient et qui grondent, avec pour seul fond sonore le bruit agaçant de ces satanés cliquets qui n’arrêtent pas de cliqueter et les annonces publicitaires susurrées par des diffuseurs de mauvaise qualité… Vraiment, très peu pour moi, pensait le directeur en passant la revue des candidats à ce poste de fou.

- Votre nom, s’il vous plait ?
- Roger Noël.
- Ah ! C’est amusant. On peut dire que vous portez un nom prédestiné… Etes-vous certain, Monsieur Noël de réunir les compétences nécessaires pour occuper un tel poste ? Croyez-moi, vous postulez un emploi difficile. Il s’agit d’un travail de patience, de calme, de sourire permanent, de caresses incessantes… et de judicieux conseils d’achat à souffler aussi.
- Je conviendrai : j’adore les enfants – j’en ai quatre, mariés- et mes amis pourraient vous dire que je suis calme, patient et, ma foi, d’un naturel souriant.

Roger Noël évitait bien sûr d’avouer au directeur du Paradis qu’il n’avait pas d’enfants et ne s’était jamais connu de vrais amis.

Cette fois pourtant, Dame Chance fut son amie… Il fut engagé. Sauvé.

En effet, personne n’aurait songé un instant à chercher sur le trône de Noël, derrière sa longue barbe blanche du grand Sage ami des enfants, un individu bien connu des services de police, comme dit la formule.

                                                                                                                                                                                     *
                                                                                                                                                                                    * *



Mon cher Père Noël,

J’ai été sage presque tous les jours de l’année qui vient de passer. Pour les autres jours, je me suis déjà excusé à mon papa et à maman.
Voici les jouets que je voudrais que tu m’apportes : un fouet, parce que j’aime beaucoup faire la cuisine et que ma maman m’a appris à faire de la vraie crème fraîche. J’aimerais que tu m’apportes aussi une fausse barbe, blanche ou de couleur, pour mon déguisement de carnaval et aussi un traîneau comme tu en as un, mais plus petit parce que moi, je n’ai pas encore de reine pour le conduire.
Ca me ferait très plaisir si tu pouvais aussi prendre en considération la lettre que ma sœur Anne t’a envoyée. Elle n’est pas toujours gentille avec moi – elle pince et elle mord – mais je l’aime bien quand même.
Je te remercie d’avance pour tout et je te salue très respectueusement.

David
PS. J’ai lu dans le journal que tu habitais au septième étage du Paradis. J’espère que je pourrai aller te voir bientôt.

Des lettres comme celle-ci, il en arrivait tous les jours, au Paradis… Comme dans tous les autres magasins importants des environs.

Le chef de service de la publicité en était très satisfait, la responsable du rayon « Jouets » était aux anges et le directeur souriait à tout le monde. Malgré la conjoncture difficile, les affaires de décembre allaient être excellentes.

Le nouveau Père Noël n’y était pas pour rien, d’ailleurs. Chaque jour, il souriait aux enfants, passait sa main de dentelle blanche au travers de tignasses noires, rousses et blondes, recevait une confidence de celui-ci, apaisait la peur de celui-là, conseillait discrètement aux parents l’achat des merveilleux trains électriques du Paradis et distribuait en veux-tu en voilà, ces petits cliquets qui allaient devenir pour quelques semaines le cauchemar des familles propriétaires de télévision. Son uniforme de fête lui donnait un air de majesté qui impressionnait vraiment. L’épaisse étoffe rouge bordée de fausse hermine lui allait comme un gant et ses gigantesques bottes fourrées lui auraient sûrement permis de traverser tous les blizzards du Canada les pieds au chaud. En somme, on aurait juré que c’était le vrai Père Noël descendu de sa constellation au Paradis.

C’est un samedi, le 21 décembre, que les choses faillirent se gâter…

Toutes les personnes avec qui il avait eu maille à partir au cours des années précédentes semblaient s’être inconsciemment donné rendez-vous au septième étage du Paradis. C’était ce qu’il avait le plus redouté. Comment se fit-il que l’inspecteur Ménart, qui attendit plus de deux heures avec son fils Benoît pour le saluer, ne le reconnut pas ? Mystère. C’était un redoutable policier, pourtant ! Roger Noël l’avait reconnu, lui… et de loin ! Il lui était redevable de quelques séjours à l’ombre. Et ce commerçant si souvent grugé qui passa avec sa descendance ? Et la pauvre propriétaire spoliée ? Personne ne le reconnut. Mais lui, il trouva sans peine pour chacun une place de choix dans sa mémoire… Un vrai calvaire que ce 21 décembre !

Dès lors, il employa pour réparer ses fautes passées, le seul moyen mis à sa disposition par le Paradis : ce jour-là, exceptionnellement, tous les enfants eurent droit à deux cliquets au lieu d’un seul !

                                                                                                                                                                                            *
                                                                                                                                                                                           * *

- Que diriez-vous, mon cher Père Noël, de travailler ici pendant toute l’année, de janvier à décembre ? Vous m’êtes sympathique et vous semblez prendre votre travail à cœur… Et puis, je vous aurais déjà sous la main pour l’hiver prochain ! Croyez-moi, ce n’est pas le travail qui manque, au Paradis ! Vous êtes intéressé ?

C’était le 24 décembre. Il était dix-huit heures, passé de quelques minutes. La journée avait encore été plus bruyante et plus fatigante que d’habitude. Les gens étaient surexcités. Roger Noël tournait le dos au jeune et zélé directeur du complexe, tout occupé à décoller sa barbe pour la dernière fois… le nez contre la glace murale. L’œil avait souri… Allait-il déjà toucher les dividendes de sa B.A. de l’autre après-midi ?

- En quoi consiste ce nouveau travail ? J’espère que vous n’oubliez pas que c’est déjà un vieillard que vous avez en face de vous ?
- Ah ! bien sûr, bien sûr… Eh bien voilà, il s’agit d’un travail rémunéré à la commission. Bien payé, soyez rassuré !

Le jeune cadre était visiblement mal à l’aise et dansait quelque peu sur ses jambes.

- … Il nous manque un inspecteur. Vous savez, nous avons beaucoup trop de vols, actuellement. Imaginez : rien que pendant ces mois de fêtes, on nous a volé dix-neuf trains électriques. Des rames complètes ! Il paraît que c’est l’époque qui veut cela… Et je ne vous parle pas des cravates, des disques, des bas ou même des téléviseurs. Jusqu’à un certain quota, c’est prévu et même comptabilisé dans les frais généraux… Mais trop, c’est vraiment trop. Vous toucherez une prime pour chaque voleur pincé, plus quatre pour cent sur le montant de la marchandise récupérée, à partir d’un minimum de…
- Ne vous fatiguez pas, je refuse.

Roger Noël, encore botté, se repeignait.

- Vous refusez ? Pourquoi donc ?... Vous correspondez exactement au profil que nous cherchons : honnête et inspirant confiance. Vous travailleriez en équipe avec nos deux inspectrices. On s’arrangerait sans difficulté sur l’horaire de vos prestations.
- Non. Je n’ai pas envie de jouer à cache-cache autour des rayons. Je refuse d’être un chasseur de primes. Jusqu’ici, j’ai distribué du rêve, ne me demandez pas de le reprendre… Pourquoi ne demandez-vous pas ce service à votre personnel de vente ?
- Justement, personne n’en veut. J’avais pensé que vous, peut-être…

Le Père Noël n’écoutait plus. Il nouait sa cravate neuve et ce geste réclamait la plus grande attention de sa part. La croiser d’abord. Il se souvenait. A gauche, derrière, devant, encore un tour et hop ! Il leva un instant le menton pour qu’elle glisse plus facilement. Il allait la laisser pendre comme quand c’était à la mode, autrefois, sans la repasser une dernière fois dans le nœud. C’était son côté artistique. C’était aussi le meilleur moyen de ne pas la chiffonner, pensa-t-il. Il ne savait pas de quoi le lendemain serait fait mais il était bien, heureux. Pour la première fois depuis longtemps, et alors qu’il venait juste de les ôter, il se sentait droit dans ses bottes !

Le directeur lui tendit la main, plus à l’aise que tout à l’heure, ouvert.
- Bonne fête de Noël, grand Saint !
- Joyeux Noël, patron ! A l’année prochaine, peut-être !
Il s’ajusta encore et quitta le vestiaire. En traversant le magasin, il se surprit à fredonner du Prévert. Il fit un détour par le rayon « Livres et disques ». Le magasin était fermé. Le septième étage du Paradis était désert. 

                                                                                                                         Jean