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LE PARDON



Qu’est-ce que pardonner ?

Littéralement, c’est ne pas s’enfermer et ne pas enfermer l’autre dans les conséquences de ses actes, c’est aller par-delà ce qui est donné à voir, à entendre, à constater. Pardonner, c’est sortir de l’enfermement dans le « donné-là », c’est trouver une issue pour que la Vie continue à vivre, à se donner par-delà ce « donné-là ».

Dans le langage des Orientaux, on dirait qu’il s’agit de cesser de s’identifier aux résultats de nos actes (karma) : ni moi ni l’autre ne sommes réductibles à la somme de nos actes passés, à notre karma ; nous demeurons ouverts, un avenir est possible. Le pardon libère le présent et l’avenir.

Ainsi, pardonner à quelqu’un, ce n’est pas nier ses actes. Le mal qu’il nous a fait consciemment ou inconsciemment réclame une explication et peut engendrer parfois colère et exigence de justice. Mais c’est ne pas identifier l’autre à ce mal qu’il nous a fait ; il est encore « autre », il est plus que la somme de ses actes.

Pardonner, c’est délivrer le regard (du corps, du cœur, et de l’intelligence) de l’obsession du
« déjà-vu » de l’autre. Un homme qui a volé n’est pas réductible à la somme des vols qu’il a commis, ce n’est pas seulement un voleur. Si on ne lui pardonne jamais son vol, il demeure fixé à jamais dans la posture dans laquelle nous l’avons vu ou surpris. Une femme qui nous a menti ou trahi n’est pas réductible à la somme de ses mensonges ou de ses trahisons. Lui pardonner, c’est lui rappeler qu’elle n’est pas que trahisons et mensonges…

Il faudrait réfléchir longuement sur tout ce qu’implique métaphysiquement l’acte de pardonner. Quelle qualité d’Etre se révèle là, se donne à vivre dans l’acte de pardon ? N’est-ce pas Dieu lui-même, YHWH, l’ « Etre ainsi » ? En effet, « qui peut pardonner si ce n’est Dieu seul ? ». Le pardon n’est-il pas l’acte par lequel un être humain se transcende lui-même et déborde l’image qu’il a de l’autre et de lui-même ? N’y a-t-il pas dans cet acte plus de noblesse, mais aussi plus de transcendance (c’est-à-dire d’altérité) que dans n’importe quelle exaltation d’un pouvoir, serait-ce celui du « sur-homme » qui est exaltation du même ?

La qualité d’Etre à laquelle l’homme participe dans l’acte de pardon, n’est-ce pas ce que les traditions ont appelé la compassion ou la miséricorde ? La dimension « matricielle », dirait Chouraqui, de l’Etant ?

Cela ne nie en rien la justice. Il faut le rappeler, avant de pardonner, il existe une exigence de justice et de clarification. Mais Yeshoua précise : « Si votre justice ne dépasse pas celle des pharisiens, à quoi bon ? »

Sans pardon, la vie entre humains serait invivable, et c’est un thème qui revient sans cesse dans l’Evangile. Pardonner aux autres leurs manquent jusqu’à soixante-dix-sept fois sept fois, les accepter dans leur finitude, afin qu’ils nous acceptent eux aussi dans notre finitude et dans nos manques. Il y a là tout un art de vivre où la patience est un autre nom de l’amour.

Extrait de Jean-Yves Leloup, « Notre Père », 2007, Ed. Albin Michel